mercredi , 24 janvier 2018
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Quand la politique fornique avec la loi, la démocratie s’abâtardit (Par Babacar Justin Ndiaye)

Quand la politique fornique avec la loi, la démocratie s’abâtardit (Par Babacar Justin Ndiaye)

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Ainsi Khalifa Sall, maire élu par les populations de Dakar et député du peuple sénégalais (prestement débarrassé de sa cuirasse ou de son blindage parlementaire) marche vers la guillotine judiciaire qui sera fatale – dans l’immédiat – à son destin d’hiérarque socialiste au parcours dense. Malgré le festival du légal et du cérébral brillamment orchestré par la partie civile et la défense (interprétations savantes et croisées des dispositions et des textes en rapport avec la procédure), la perspective judiciaire et le futur politique de Khalifa Sall sont désormais dépourvus de mystère : la condamnation prochaine, la grâce éventuelle et la perte automatique des droits civiques. Affaissement puis affalement de Khalifa Sall, à l’orée de la présidentielle de 2019. Ainsi va la politique. Entre le Capitole et la roche tarpéienne, l’écart glissant dépasse, à peine, le millimètre. Autrement dit, l’homme politique, d’ici et d’ailleurs, balance entre privilèges accrus et dommages incommensurables.

Bien entendu, les magistrats professionnels et autres conseillers du Tribunal correctionnel de Dakar n’auront pas sous les yeux, un carton rempli de slogans, de tracts et/ou de mots d’ordre politiques rédigés et dirigés contre le maire inculpé de Dakar. Les chefs d’accusation sont clairs. Je ne dis pas qu’ils sont justes. Je n’en sais rien. Les charges pivotent autour de formes variées de dissipation ou de détournement de deniers publics. Des pratiques bannies par la bonne gouvernance et proscrites par l’éthique de gestion. Et naturellement blâmées par tout peuple avide de développement et…d’émergence, pour employer un mot prisé et galvaudé. Bref, tout fossoyeur véritablement confondu (preuves à l’appui) des Finances publiques ne trouve et ne verra dans aucun segment sain du peuple sénégalais, des soutiens, des supporters et des inconditionnels. Car, une responsabilité nationale et une mission locale (à l’échelle d’une collectivité) sont des sacerdoces et non des garden-party ou garden-parties. Ajoutons, dans cet ordre d’idées, que les lois ne sont pas des gravures qu’on accroche ou fixe sur les murs mais des épées qui – indistinctement et implacablement –  s’abattent sur les justiciables convaincus de culpabilité. Compte non tenu de l’émotion populaire et du rang protocolaire.

Dans « l’affaire Khalifa Sall », le hic a fâcheusement les couleurs d’un péché originellement politique et les marques d’une justice à deux vitesses. D’où le brouillard de scepticismes et le nuage de doutes qui l’enveloppent, dès le départ. Telle est la tenace perception de l’opinion qui ne défend pas les prédateurs (de tous bords et de tout acabit) mais récuse, sinon exècre toute mise en œuvre sélective – à géométrie variable – des principes précieux de sauvegarde des deniers publics. A titre d’exemple, un célèbre homme d’affaires a encaissé un substantiel acompte de l’ARTP, sans finaliser le chantier…jamais livré. Curieusement l’apériste invétéré et zélé, Abdoul Karim Sall, n’a pas lestement brandi une plainte. Or, c’est le Directeur général de l’ARTP qui, en pleine après-midi de scrutin référendaire, voulut, de manière musclée, couper le signal de la télévision Walfadjri. L’acompte empoché par un privé (sans contrepartie satisfaisante et convenue par contrat) est-il inférieur et, surtout, moins utile pour l’Etat – la carte scolaire est truffée d’abris provisoires –  que la somme présumée irrégulièrement dépensée par l’élu des Dakarois et l’édile de Dakar ? La loi n’est crédible que lorsqu’elle est effectivement de portée générale.

Au plan strictement politique, la genèse et l’exégèse du « dossier Kalifa Sall » débusquent fort bien l’agenda et les calculs électoraux perceptiblement sous-jacents à la mise en branle de la Justice. En effet, on est allé de la collusion politique à la collision judiciaire. De la fraternité politique à la la plainte fratricide. Rafraîchissons les mémoires ! En 2009, le socialiste Khalifa Sall (figure de proue du Parti socialiste, parti d’opposition) triomphe électoralement du maire libéral, Pape Diop. Année où Macky Sall, ex-libéral et nouvel ennemi du Président Abdoulaye Wade, traverse le désert et essuie les complots des faucons du PDS et des extrémistes de la très active Génération du Concret. L’an 2009 où, à l’instar de Khalifa Sall, vainqueur à Dakar, Macky Sall gagne dans la commune de Fatick. Tout baigne dans l’huile. Khalifa et Macky « marchent séparément mais frappent ensemble » selon la directive révolutionnaire de Lénine.

En mars 2012, le PS et l’APR ont co-terrassé Abdoulaye Wade, au sein d’une large coalition baptisée Benno Bokk Yakaar (BBY). Deux ans après la chute de Wade (2014), la très ambitieuse et impatiente Mimi Touré rôde agressivement autour du fauteuil municipal de Dakar ; nonobstant la sacralité de l’alliance entre le PS et l’APR. Le Président de la république et Président de l’APR (Macky Sall) ne freine ni Mimi Touré ni son beau-frère qui (tous deux) font du braconnage politique sur les terres électoralement acquises à Khalifa Sall, à Grand-Yoff. Le Secrétaire général Ousmane Tanor Dieng, aussi, ne tonne pas contre ces démarches anti-alliance BBY. La suite est connue. Ce qu’on n’a pas pu obtenir par les bulletins de vote, on l’acquerra par un rapport de l’Inspection générale d’Etat promptement filé à la Justice.

Ce rappel n’a pas vocation à absoudre un auteur de détournement ou de dissipation de l’argent public. En revanche, il décrit un scénario où la politique fornique avec la loi et abâtardit la démocratie. Une évolution inquiétante qui acclimate, illustre et matérialise la théorie de Paul Austin : « En politique, celui qui n’est pas prêt à tout, n’est prêt à rien ». Remplacez « tout » par « deuxième mandat », et vous apprécierez le jusqu’auboutisme ambiant et galopant ! Cette stratégie d’essence despotique – en gestation flagrante et fulgurante – n’est-elle pas à la base du basculement moralement courageux de l’intellectuel de grande envergure et de grande probité, Abdoulaye Elimane Kane ? Ce philosophe qui, dans les années 70, croisa le fer avec les mamelouks du senghorisme, n’est pas un homme de décisions sans réflexions bien mûries. Son soutien à Khalifa Sall a incontestablement valeur et vertu d’électrochoc pour le pachyderme vert (le PS) que cornaque Ousmane Tanor Dieng. Mais également pour le cheval marron-beige (l’APR) dont l’influence est prépondérante dans l’alliance BBY, et l’autorité dominante dans le gouvernement de la République.

De ce double point de vue, les observateurs changent de lunettes pour lire « l’affaire Khalifa Sall ». Dans son volet judiciaire, elle est un mélange de méthode et d’habileté (avec un zeste d’astuces et une dose de vacheries) qui écrase impitoyablement, l’imprudent Khalifa Sall contre sa caisse d’avance. Par contre, dans sa dimension politique, le dossier est gros d’un retour de manivelle qui peut être politiquement contre-productif voire dévastateur. Certes, Khalifa Sall a prêté le flanc (la coutume ne vaut pas et ne remplace pas la loi, en matière de gestion de l’argent du contribuable) mais le Président Macky Sall a, de son côté, incidemment posé, contre lui-même, deux redoutables écueils, sur le chemin de la présidentielle de 2019.

Le premier écueil a pour nom : l’incohérence. Une incohérence, au demeurant, très peu respectueuse envers le corps électoral. Comment le Président de l’APR peut-il faire publiquement, à Kaffrine, l’apologie de la transhumance et concomitamment appuyer Ousmane Tanor Dieng, pour combattre la dissidence ambitieuse du maire de Dakar, qui n’est rien d’autre qu’une transhumance à rebrousse-poil, c’est-à-dire en sens inverse ? Vive la transhumance unilatérale et marron-beige, à bas les transhumances tous azimuts ! Ce n’est pas revitalisant pour la démocratie. Le second récif est d’ordre électoral et se love dans une interrogation : que gagne le Président Sall dans une affaire primordialement socialo-socialiste et subsidiairement judiciaire ? Il va sans dire que l’emprisonnement de Khalifa Sall et la liquéfaction de ses droits civiques dégagent et rendent un peu plus lisse le boulevard qui mène vers 2019. Mais l’élimination d’un concurrent n’entraine pas la capture de son bassin électoral. Pire, elle amplifie la colère qui est le parfait ferment et le sûr vecteur des vote-sanctions. C’est d’autant plus vrai et risqué que le futur candidat Macky Sall n’aura dans son sillage, en 2019, qu’un demi-PS et un fragment de l’AFP.

PS : Dans toutes les démocraties du monde, les batailles politiques sont féroces mais feutrées. La ruse et les vacheries n’en sont pas absentes, mais elles n’y font pas florès. Les coups fourrés foisonnent mais ne façonnent pas le paysage. La démocratie est l’apanage des gentlemen, à la fois, à cheval sur la Loi et à califourchon sur les gentleman-agreement. Macky Sall est-il plus soucieux de défense des lois (lois en majorité arrivées au Sénégal dans les fourgons du colonialisme) que ses homologues de France ? Même si elles ne se ressemblent comme des gouttes d’eau, l’affaire des HLM de la Mairie de Paris et celle des emplois fictifs ont des airs de famille, avec l’affaire de la caisse d’avance de la mairie de Dakar. Dans l’Hexagone, les deux Jacques (Toubon et Chirac) ont été mis en examen et laissés en liberté. Dans le même pays, Nicolas Sarkozy croule sous le poids d’une cascade d’inculpations, sans aucun mandat de dépôt. Sommes-nous plus mesquins et moins humains en politique que les autres ?

Babacar Justin Ndiaye